• Pierre, sa grand-mère et la confiture

    Communiquer sur la mort d'un être cher n'est pas chose facile.

    Exposer ses sentiments sur le net m'est difficile.

    Mais lorsqu'il s'agit de l'adieu à sa propre mère, tout se complique.

     

    Pourtant, des années après cette disparition, il me reste un souvenir incroyable de ce jour où la la personnalité des «  ayants droits » a fait toute la différence, question ambiance.

    L'absence est là, palpable, cruelle, mais comment pourrais-je changer le cours normal des choses, qui suis-je pour interdire aux lois de la nature de stopper l'inéluctable érosion des corps ?
    Les réactions à ce juste cheminement sont différentes chez les gens confrontés tôt ou tard à cette fin d'existence de la matière.
    Le deuil engendre la tristesse de ne plus côtoyer cette personne à là quelle, nous nous étions ''habitués''.
    Pour la majorité des familles que j'ai rencontrées,  la tristesse,le regret et l'absence sont les sentiments majeurs provoqués par cette perte.


    Vais-je vous choquer en parlant d'égoïsme ? Et si ce départ était une délivrance pour la personne qui nous a quitté ?

    J'ai été élevé dans cette croyance qu'il existe un « meilleur ailleurs ». Je n'ai jamais gobé les sornettes de paradis dans les étoiles, même entouré de 1000 vierges et d'autres falsifications mentales étudiées pour servir les intérêts bien terrestres de gourous à «  la kon » Je crois... Basta et c'est ainsi.

    Ma mère est donc partie un soir de...( bip-bip ). Hébergée depuis quelques mois dans une unité spécialisée à la préparation de déplacements effectués dans le but personnel d'aller voir là-haut ce que Dieu nous dérobe.
    Elle voulait faire le tour du globe, vagabonder en pays inconnu et ne pas s'acquitter du prix du billet de retour pour ce voyage dont nul n'est encore revenu.
    La veille de son départ, elle déclarait aux femmes en blouses blanches « le moment est venu, c'est pour cette nuit le grand voyage ». Étonnant non ?

     

    Atteinte de diabète sévère ( je me suis toujours demandé s'il existait une forme de diabète comique ) il lui était pénible de se piquer plusieurs fois par jour afin d'obtenir la permission de succomber à son pécher mignon, le sucre.

    C'est tout en douceur et le sourire aux lèvres qu'elle mis fin à son parcours terrestre. 

    Le jour de l'accompagnement de sa dépouille terrestre, dans une modeste église de campagne en Auvergne, il fallait faire bonne figure pour la communauté réunie, mais sachant aussi que son âme était radieuse, resplendissante de joie et de bonheur et déjà tournée vers l'ultime aventure de sa nouvelle vie.

    Elle avait bien raison de nous laisser gérer nos petits arrangements de petits bonhommes et bonnes femmes de chaire, déclarant que tante machine avait bien vieilli, que l'oncle truc avait pris du poids, que cousin bidule était mal rasé et que la pétasse blonde peroxydée avait bien du mal à faire semblant d'avoir de la peine... Ainsi va le monde des humains...

    Je me souviens d'anciennes amies de la défunte qui sentaient que leur départ ne ferait aucun doute, elles avaient de la peine mais surtout peur. 

    Quant à nous, nous étions partagés entre le besoin de nous retrouver entre nous et celui de faire plaisir aux autres en montrant notre légitime tristesse.

    Notre clan est composé de gens qui vivent en dehors des règles de vie et de bienséance établies par les pisses froids et qui se faisant, tentent désespérément de nous faire vivre suivant leur mode de vie... Les pauvres !

    La mise en terre devait se faire rapidement dans ce cimetière où l'attendait son mari, se serait juste une formalité, puis mon frère Alain, nous recevrait dans sa maison grande ouverte à limage de son cœur.

    Il connaissait bien les us et coutumes de la famille, peu de temps avant, un cochon avait été préparé en vue de quelques sérieuses agapes et bien soit, pas de brouet spartiate, mais une copieuse libation clôturerait cette cérémonie.

    Je vous conterais que la majeure partie de la famille était présente, se régalant des plats préparés par les femmes, chacun de nous s'entretenait en petit comité, formant des attroupements, des clans.
    Le vin excellent que mes frères servaient, déliait les langues, faisant tomber les barrières et les souvenirs de petits riens qui par le passé avaient freiné nos envies de nous rencontrer... C'est promis, nous nous reverrons un jour mes frères.

    Ma louve, toujours attentive au moindre signe de ma part, s'assurait que tout allait bien, que l'émotion n'envahissait par de trop le cœur de son homme de mari, à chaque passage prés de moi, elle me frôlait et me serrait la main qui ne tenait pas un verre de vin

    Ma fille Sarah avait prononcé quelques paroles avec grande difficulté à l'église, qui aurait pu lui en faire la remontrance ?
    Quant à notre fils Pierre... Tiens, je vais vous en parler de celui-là !
    Mais auparavant quelques précisions seront utiles pour planter le décor... Jugez-en par vous-mêmes.

    Ce cimetière était niché au pied d'un haut lieu de l'histoire des Gaules. Le plateau de Gergovie avait connu la victoire de Vercingétorix, un chef Arverne qui avait défait les légions romaines de ce bon vieux Jules.
    Pour sûr, nous avions trempé dans cette histoire et par le passé, mes frères et moi-même avions participé à des fouilles archéologiques.

    Des guerriers gaulois avaient été découverts dans leurs sépultures, debout, les armes à la main, parés de leurs plus beaux habits, ornés de bijoux et accompagnés de leurs fidèles animaux, chiens et chevaux.
    C'est un rite funéraire celte, très en vogue pour l'époque et qui nous surprend toujours.

    Je fais appel à vos souvenirs et à votre imagination. Curieux ces rites funéraires consistant à placer dans la tombe les « acteurs matériels » de l'environnement du partant.


    Il continuerait donc à vivre sur un autre niveau et pour qu'il soit bien durant le grand voyage, il serait accompagné de tels ou tels objets ou vêtements. Ce qui va à l'encontre de la croyance Judéo-chrétienne qui nous apprend que nous sommes nés de la poussière et que nous retournerons dans la poussière...Voila pourquoi je ne passe jamais l'aspirateur at home.


    Nous étions un dernier quartier, sorte de garde prétorienne face aux moments de l'adieu, mon épouse, ma sœur, mes frères et belles-sœurs, certains de mes neveux, nièces et mes deux enfants.

    Depuis un laps de temps, je voyais bien que Pierre se tortillait sur place. Ce grand garçon aux allures d'armoire normande dissimulait un « quelque chose » sous son blouson.

    Brusquement se dirigeant vers le fossoyeur, il dégagea sa main de dessous du vêtement. Je restais comme figé sur place, surpris par cette attitude et la rapidité d'exécution.
    Quelle estocade allait-il porter à ce brave homme ? Vendetta ou règlement de comptes ?

    Pierre tendit à l'homme interloqué un pot de confitures. Il avait promis à sa grand-mère de déposer ce précieux cadeau pour l'accompagner lors de son grand départ.

    Peu de personnes présentes à cet instant furent témoins directes de cette action.
    Le visage de Pierre trahissait le fond de ses pensées : si tu ne fais pas ce que je dis, tu vas aller dans le trou !

     Aucune dérobade, aucun refus n'était permis de la part de l'employé des Pompes funèbres.


    Le sucre avait emporté ma mère « ad patres », elle emporterait le sucre six pieds sous terre ce serait sa vengeance !


    Il prit le pot de confitures, le plaça sur le cercueil et tout doucement, manœuvrant la poulie permettant la descente, il me cherchait du regard comme pour s'excuser de cet événement et demander mon accord.

    Un large sourire barrait mon visage, des sensations inexplicables de bien être m'envahirent.


    La fierté d'avoir un garçon comme Pierre, la vue inexplicable et inexpliquée de ma mère qui rigolait et l'air ahuri des témoins de ce dépôt de confiture me firent monter des larmes de joie, songeant alors aux découvreurs de tombes qui dans des siècles, trouveront dans cette tombe gauloise un pot de confitures......

     

    Ainsi va la vie, dans ce petit village d’irréductibles gaulois.

     

     

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  • Commentaires

    1
    Dimanche 18 Octobre 2015 à 12:14

    Moments d'émotion difficiles que le départ d'un très proches même si cette sortie est plus une délivrance, réaction de votre fils magnifique..... 

    Amitiés

    2
    Samedi 25 Mars à 18:03

    Une très belle histoire... FAUSTINE

    3
    Dimanche 21 Mai à 02:16

    Bonjour Le Loup !

    Des visites sur mon propre blog, sur mon adieu à mon père, qui m'amènent à revenir ici, sur cet article après relecture des derniers commentaires en bas de page. Cette fois, j'ai pris le temps de lire attentivement ton texte. Je me libère de ce que je devrais faire pour ne faire que ce qui me plaît, me fait vibrer puisque je vois que l'effort n'est positif et épanouissant que lorsque nous le donnons pour quelque chose qui nous fait vibrer, nous correspond complètement. 

    Chaque hommage est personnel. Moi, c'est mon père, toi, ta mère. Apparemment, celle-ci a choisi l'euthanasie. Mon père, lui, l'a subie mais avait fait son choix de se laisser mourir. Ce qui revient au même finalement. La déchéance physique que provoque le diabète est en effet terrible et terrifiante : je préfère encore la mort... à moins d'une passion qui puisse me retenir à la vie. 

    Le jour des funérailles de mon père, la famille s'est retrouvée dans un café pour un apéritif puis après, le noyau intime a déjeuné dans la maison parentale. Chacun était partagé entre soulagement et douleur. Les cérémonies, comme je l'ai raconté ont été très dignes, chaleureuses, personnalisées, sans être non plus d'une grande originalité. Mon père n'aurait pas apprécié : il suivait les règles, point ! Du coup, ce pot de confiture sorti tout droit du coeur de ton fils, c'est le dernier coup d'éclat gourmand et espiègle de la défunte qu'on enterre : "Je suis morte mais l'ailleurs me sera doux !", "La mort m'a vaincue mais la vie continue, différente !". Je trouve que ce geste à l'instar de ceux que les anciens Gaulois ou d'autres peuples antiques faisaient (enterrer leurs morts avec leurs objets ou animaux préférés) représente une vision de la mort inclusive : mourir n'est plus perçu comme une fin mais comme une continuité. D'ailleurs, dans les spiritualités orientales, c'est le cas : la mort, c'est seulement vivre sous une forme et avec une conscience différentes mais en aucun cas un arrêt. Mourir, c'est passer la porte entre deux dimensions appartenant au même univers, le nôtre. Plus, notre société change, plus sa conception de la mort se modifie également : la mort est de moins en moins vue comme l'opposé de la vie mais comme un de ses composants. Ce qui est à mes yeux fort juste : la vie n'a nulle contraire et englobe tout, synergie éternelle. Par contre, la mort a un contraire bien déterminé : la naissance. Et dès que nous sommes nés, peu à peu déjà, nous marchons vers son opposé. C'est tout le paradoxe des êtres quels qu'ils soient, humains, animaux, végétaux, sur notre Terre. La naissance est la première étape vers la mort en définitive, ce qui explique certainement les tensions intérieures et les troubles psychiques ou physiques que ressentent beaucoup d'humains. Avec une telle équation de vie si paradoxale, presque un oxymore existentiel, naître, c'est déjà mourir, en effet. Et dompter la peur de la mort, c'est s'ouvrir la porte du bonheur de vivre... en paix avec soi et les autres.

    Bien à toi ! smile

      • Mercredi 24 Mai à 06:03

        Je partage tout à fait ton point de vue qui est étayé par des explications simples .

        Mourir ne gène pas....c'est de ne plus vivre qui me dérange !

        En somme, si nous avions un peu plus de bon sens en nous et si nous l'affichions (mais la peur de ne plus faire partie du troupeau !) nous aurions une lucidité et une façon de nous comporter différentes dans cet espace de temps qu'est la vie !

        Faut-il oser vivre en pensant  l’après vie ?    OUI    je le dis haut et fort !

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